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Compression, dépression, contraction, dissension

Compression, dépression, contraction, dissension
mai 09
21:35 2016

Avec cette nouvelle succession de changements météo, tous les solitaires ont été particulièrement sollicités ce lundi : les Ultime avec du vent contraire soutenu puis de la pétole, les IMOCA avec une dorsale à traverser puis un flux de Sud-Ouest, les Multi50 avec un centre anticyclonique à contourner, les Class40 avec un thalweg à éviter et une zone d’exclusion à déborder… Plus de 1 500 milles séparent le premier, François Gabart attendu mardi vers midi heure locale à New-York, et Loïck Peyron qui trace allégrement son sillage sur l’orthodromie…

Le décor a changé ! Mais l’acte final pour les Ultime n’est pas encore écrit : comme au théâtre, il y a des scènes qui bouleversent l’intrigue juste avant le tombé de rideau… Et si François Gabart (Macif) joue bien les jeunes premiers, gare aux « vieux briscards » qui sortent parfois du placard et réécrivent le scénario. Car si sur le papier, 110 milles de retard pour 350 milles à courir pourraient paraître irrattrapables, les courses océaniques nous ont déjà échaudés sur le sujet d’un retournement de situation. Or avec l’arrivée d’une perturbation avec pluie, front, bascules, calmes et vents contraires, la scène finale pourrait être digne d’une Comedia Del Arte ! Il y a encore une bonne journée de mer et ce nouveau tempo a des allures de compression de flotte.

« J’ai clairement ralenti le bateau. Cela ne m’arrive pas souvent, mais il y a des moments comme celui là, où tu arrives à la fin du course, tu es en tête… et il ne faut pas prendre de risques casser quelque chose à bord. » François Gabart

Idem pour les suivants, mais pour des raisons bien autres : les trois leaders IMOCA sont certes quasiment alignés sur la même trace, mais ils ont eu quelques difficultés à s’extraire des tentacules d’une dorsale prolongeant l’anticyclone en déliquescence… Ce n’est qu’au début de l’après-midi de ce lundi que le flux de Sud-Ouest s’est s’établi : les conditions sont donc plus favorables à la vitesse de rapprochement. Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII) en a profité pour faire le break avec plus de 60 milles d’avance sur Vincent Riou (PRB) et plus de 140 milles sur Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac) qui a peiné pour se sortir de la nasse. Mais le vent va se renforcer avec la perturbation qui arrive de Québec et ces trois solitaires vont devoir tirer des bords, quasiment jusqu’à leur atterrissage sur Nantucket !

« Cette transat est intéressante car je prends mes repères en solitaire. Mais la suite est encore très indécise : on est sous l’influence canadienne et les systèmes météo changent rapidement. Pour l’instant je me vois arriver dans la nuit du 13 au 14 mai à New-York… » Armel Le Cléac’h

Côté Multi50, Gilles Lamiré (French Tech Rennes-Saint Malo) est toujours sur le boulevard des alizés : certes ça s’essouffle un peu à cause de cet anticyclone qui se dégonfle, mais le passage à vide ne devrait pas durer longtemps. Pas assez en tous cas pour que Lalou Roucayrol (Arkema) revienne du diable vauvert, vu qu’il est encore phagocyté par les airs anticycloniques… Et à ce rythme, Erik Nigon (Vers un monde sans Sida) pourrait même commencer à l’inquiéter, lui qui est encore plus Sud que le leader de la classe !

Quant aux Class40, la dépression du week-end a fait son œuvre : Armel Tripon (Black Pepper – Les Ptits Doudous) est arrivé à Horta en milieu d’après-midi pour escale technique après avoir cassé pas mal de matériel ; Phil Sharp (Imerys) a effectué sa pénalité de six heures suite à la réclamation du Jury pour son passage dans la zone interdite du DST Ouessant, mais les leaders restent encore à portée de lance-pierre. Thibaut Vauchel-Camus (Solidaires en peloton-ARSEP) a pris le commandement mais Isabelle Joschke (Generali-Horizon Mixité) ne lâche rien. Et les trois « mousquetaires » sont désormais quatre ! Edouard Golbery (Région Normandie) a profité du petit temps de ce thalweg pour revenir au contact… Tout comme Robin Marais (Esprit Scout) qui s’est glissé sous ce quatuor.

« Je crois assez en mon option, mais rien n’est gagné ! En tous cas, c’est une situation très intéressante, c’est l’un des côtés passionnants de la course au large : il faut prendre des risques et les assumer. » Louis Duc

Avec le Multi50 de Pierre Antoine (Olmix) comme ouvreur de route, ce quartet a obliqué en milieu d’après-midi à une centaine de milles dans le Sud de la zone d’exclusion des glaces pour ne pas se faire piéger par cette barrière interdite. Mais le flux de Sud à Sud-Ouest d’une quinzaine de nœuds ne va pas durer très longtemps : il faudra tricoter jusqu’à New-York ! Et il faudra tout de même que ce carré d’as se méfie de Louis Duc (Carac), parti tout droit après la dépression, cap au Sud-Ouest, dans le but d’aborder la prochaine perturbation par sa face méridionale. Cela ne semble pas évident à ce jour alors qu’il reste plus de la moitié du parcours de The Transat bakerly à effectuer, mais il est tellement difficile de prédire les conditions météo sur les côtes américaines à plus de trois jours d’intervalle qu’il faut rester prudent ! A surveiller…
Lalou Roucayrol (Arkema) a pris du retard par rapport à Gilles Lamiré.

Paroles de skippers

Loïck Peyron, à bord de Pen Duick 2 : « C’est un petit peu, voire beaucoup, la tempête depuis deux jours. Il y a pas mal de vent et autant dire que c’est assez humide. Mon fier navire est en bois et le bois ça travaille, ça fuit un peu de partout.
J’espère que les jours à venir vont être un petit peu meilleurs, mais sinon c’est vraiment bien, le rythme est tranquille, je n’ai aucune nouvelle du monde extérieur. Bien sûr je suis un peu tout seul, mais c’était ça l’idée, ça fait du bien, j’ai entamé mon quatrième bouquin. Les coups de vent paraissent un peu plus violents à gérer, mais paradoxalement ça vite et tout va bien.
J’ai un petit peu d’avance sur mon illustre prédécesseur. Initialement, je ne voulais pas me comparer à ça, mais inévitablement on se prend au jeu. Tous les midis, je regarde sa position dans son bouquin (Victoire en solitaire, ndlr) et il est vrai que même si les conditions météo sont violentes, elles me permettent d’aller vite proprement.
À bord, c’est plus confortable qu’un bateau qui va vite sur l’eau, même si cela ne l’est pas du tout en termes d’ergonomie. Vraiment, ça fuit de partout, il y a de l’eau dans tous les coins. C’est mouillé, mais les embruns arrivent beaucoup moins vite ! Donc, c’est très supportable et il y a beaucoup moins de stress. Par contre, il faut apprendre le bébé, cela fait longtemps qu’il n’a pas navigué dans des conditions aussi violentes. Je l’écoute, il grince de partout, mais tient bon ! C’est vraiment un plaisir d’être ici. »

François Gabart (Ultime – MACIF) : « On est au près, ce qui n’était pas arrivé depuis le départ et ce qui, sur une Transat Anglaise, reste un scénario un peu surprenant. Mais cela fait partie du jeu et on en aura à peu près jusqu’à la fin ! Il y a pas mal de vagues, c’est assez inconfortable. Ce matin, en revanche, au reaching, je progressais pleine balle et je faisais du saut de vagues. J’ai clairement ralenti le bateau. Cela ne m’arrive pas souvent, mais il y a des moments comme celui là, où tu arrives à la fin du course, tu es en tête… et il ne faut pas prendre de risques casser quelque chose à bord. Avec le vent qu’il y avait, ça pouvait monter à 35-38 nœuds et j’ai volontairement levé le pied.

Louis Duc (Class40 – Carac) : « Ça glisse sous spi, avec les dauphins : tout va bien ! Cette option sud, j’y ai réfléchi plusieurs jours avant. C’est une prise de risque, un investissement sur le long terme. On verra dans 3 à 4 jours s’il est rentable. La situation au nord me semblait d’une part complexe et aléatoire et, d’autre part, je n’avais pas intérêt à faire la même trajectoire que des bateaux plus rapides que moi au reaching (vent de ¾ arrière, allure à laquelle se joue cette partie de la course, ndlr). Ils risquent aussi d’être bloqués par la zone des glaces… Je crois assez en mon option, mais rien n’est gagné ! En tous cas, c’est une situation très intéressante, c’est l’un des côtés passionnants de la course au large, il faut prendre des risques et les assumer. »

Yves Le Blévec (Ultime – Team Actual) : « J’ai passé un front en fin de nuit, toute la garde-robe du bateau y est passée. Renvoyer deux ris d’un coup, c’est sport ! Au moins 10 minutes de colonne de winch non-stop, il ne faut pas partir trop vite, sinon on n’arrive pas au bout. Là, en revanche, le vent est tombé, c’était prévu, mais ce n’est jamais agréable, d’autant que les deux autres Ultime n’ont pas eu ce passage-là, ils profitent de conditions plus favorables, c’est un peu frustrant, mais ce n’est pas si grave. Je ne cesse de me réjouir d’avoir le privilège de mener une telle machine à vent sur les océans. Plus je passerai de temps à bord, plus j’apprendrai. La mer est restée formée, le bateau bouge dans tous les sens… ce soir, il y a un nouveau front avec 25 à 30 nœuds, il va passer vite. Et le vent tombe à nouveau ensuite. Je vois beaucoup plus clair maintenant dans la façon d’enchainer les manœuvres et de les anticiper, j’ai les schémas en tête, mais tous les enchainements ne sont pas possibles. Je continue à bien réussir à me reposer. Je mange bien, ce bateau est quand même beaucoup plus confortable que le Multi 50 dans la mesure où l’habitacle est sec et en hauteur. Le seul point noir c’est que je mangerai demain matin mes derniers œufs-bacon… »

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